Santé mentale au travail : la nécessité d'agir pour prévenir

Dépression, détresse psychologique, épuisement professionnel… Qui se surprend encore d’apprendre qu’un ou une collègue souffre de l’un ou l’autre de ces états ?

Selon certains spécialistes, 30 % des absences du travail seraient attribuables à de telles affections, qui ont des incidences sur les familles des individus touchés, sur les organisations et sur toute la société. Ainsi, après les maux de dos et les troubles musculosquelettiques, les problèmes de santé mentale sont devenus une préoccupation majeure en santé et sécurité du travail (SST). Professeur agrégé à l’École des relations industrielles de l’Université de Montréal et directeur de l’équipe de recherche sur le travail et la santé mentale à l’Institut de recherche en santé publique, le sociologue Alain Marchand mène une étude multidisciplinaire intitulée Développer de meilleurs diagnostics, interventions et politiques en santé mentale au travail, qui vise à mieux cerner cette problématique.

 

Alain Marchand
Alain Marchand

[Prévention au travail] : Pourquoi s’intéresse-t-on autant aux problèmes de santé mentale aujourd’hui ?

[Alain Marchand] : C’est qu’ils prennent des proportions importantes. On estime que de 15 à 20 % des employés en souffriront à un moment ou à un autre, ce qui est énorme. Cela représente des coûts très élevés pour les entreprises, parce que des gens s’absentent, mais aussi à cause des assurances. Et c’est coûteux pour toute la société, car les personnes qui connaissent de tels problèmes consomment davantage de services de santé et de médicaments.

[PT] : Quels Quel est l’objectif principal de votre recherche actuelle ?

[AM] : Nous visons essentiellement à valider un modèle multiniveau en santé mentale au travail, qui tient compte des conditions de travail, mais aussi des facteurs extérieurs, comme la situation familiale et des caractéristiques propres aux personnes et des éléments liés au genre ou à l’âge. Il s’agit d’avoir une vision plus large en vue d’arriver à une meilleure compréhension, pour ensuite développer des interventions en s’assurant que les problèmes sont bel et bien liés au travail, après avoir éliminé les explications qui pourraient se situer à l’extérieur. Sinon, les interventions risquent de rater la cible.

[PT] : Quels sont les principaux facteurs qui influencent la santé mentale au travail ?

[AM] : La littérature tend à démontrer que quatre grandes dimensions y sont liées, soit la conception des tâches, les demandes, les relations sociales et la gratification au travail. En matière de conception des tâches, favoriser l’utilisation des compétences de l’individu et lui accorder un bon contrôle sur son travail constitue un facteur de protection. Les personnes qui n’en bénéficient pas ou peu se trouvent donc dans des situations problématiques. Les demandes, ce sont les exigences en termes de charge et de rythme de travail, de demandes conflictuelles, mais aussi des éléments reliés à l’environnement physique et à de longues heures de travail ou à des horaires irréguliers. Quant aux relations sociales, le soutien des collègues et du superviseur, qui aide à réaliser le travail au jour le jour, constitue un autre facteur de protection. Enfin, la gratification comprend les récompenses qu’on peut obtenir au travail. Ce n’est pas juste une question de salaire, mais aussi de motivation, de reconnaissance, de valorisation, qui réduisent les risques de vivre des problèmes de santé mentale. Plusieurs facteurs extérieurs au milieu de travail entrent également en ligne de compte, par exemple tout ce qui est lié à la conciliation famille-travail, les tensions dans les relations maritales ou parentales, qui se répercutent sur la personne selon qu’elle obtient du soutien ou qu’elle est isolée. Le problème est extrêmement complexe et, suivant les modèles utilisés, on peut arriver à des résultats fort différents parce que plusieurs facteurs de risque sont mis en compétition.

[PT] : On ne peut donc pas pointer les prédispositions psychologiques individuelles ni les contraintes organisationnelles ?

[AM] : Plusieurs recherches ont démontré que des caractéristiques individuelles influencent la santé mentale, dont des traits de personnalité, des différences entre hommes et femmes, d’autres associées à l’âge. Cependant, quels que soient les facteurs de risque du travail, ils ne s’intensifient pas significativement lorsque la personnalité, le genre, l’âge ou la situation familiale sont pris en compte. Chez tout individu exposé à un grand stress chronique, le temps qu’il faudra avant que des symptômes apparaissent peut varier, mais ils finiront inévitablement par apparaître.

[PT] : Qu’est-ce qu’un milieu de travail toxique ?

[AM] : C’est un milieu qui ne permet pas à l’employé de prendre des décisions, qui utilise peu ses compétences, qui lui impose des exigences et des demandes importantes sans lui accorder le soutien nécessaire pour y faire face et où la reconnaissance, la valorisation et la motivation font défaut. Le harcèlement représente aussi un facteur de risque crucial pour la santé mentale. Quand une personne est agressée au quotidien, que l’agression soit de type psychologique, physique ou sexuel, cela crée un très fort stress.

[PT] : Peut-on détecter ces problèmes avant qu’ils s’installent ?

[AM] : On a tous côtoyé des collègues dont on a vu l’humeur changer avec le temps, ce qui est un signe avant-coureur. Cette recherche essaie entre autres d’associer des mesures physiologiques aux symptômes que les participants déclarent dans les questionnaires. On prend des échantillons de leur salive afin d’évaluer leur taux de cortisol, pour voir dans quelle mesure cette hormone réactive au stress réagit en fonction de leur exposition au stress et de leur personnalité. Le but n’est pas d’imposer ces tests dans les milieux de travail, mais de voir comment on peut mieux calibrer les questionnaires dont on dispose pour arriver ultimement à une identification précoce. L’idéal serait de prévenir, avant que les symptômes se déclenchent et que la personne commence à s’absenter du travail.

[PT] : La Peut-on donc penser qu’on pourra éventuellement intervenir pour éviter ou réduire les problèmes de santé mentale au travail ?

[AM] : C’est un de nos objectifs. Nos interventions actuelles en entreprises ne sont pas toujours faciles, d’autant plus que notre approche ne vise pas à réduire des symptômes avec des programmes de relaxation, de méditation, de massage sur chaise ou autres, qui ont été très populaires ces dernières années. S’ils donnent des résultats de courte durée, ces derniers moyens ne sont pas efficaces à long terme, car ils n’agissent pas sur la cause. Nous proposons plutôt d’intervenir sur les conditions et sur l’organisation du travail, ce qui demande des changements. C’est beaucoup plus exigeant pour une entreprise de s’engager dans un programme qui remet en question les charges de travail, l’autonomie ou le contrôle. Une équipe de chercheurs et chercheuses l’accompagne dans l’établissement d’un diagnostic, puis dans l’évaluation des facteurs de risque, pour en arriver à en prioriser un en particulier et à essayer de le modifier, tout ça dans une démarche scientifique qui cherche aussi à évaluer si l’intervention a eu un effet. Il faut de plus mettre l’accent dans bien des cas sur un des gros facteurs de risque pour la santé mentale au travail : la conciliation travail-famille, et notamment la flexibilité des horaires. Cette situation, difficile pour plusieurs personnes, se répercute sur les organisations, mais celles-ci pourraient pourtant y faire quelque chose, entre autres grâce à l’implantation d’horaires flexibles de travail.