L'ergonomie au jour le jour

Le mot « ergonomie » vient du grec « ergon » (travail) et « nomos » (lois, règles). L’ergonomie consiste à adapter le travail, les outils et l’environnement à l’homme. Lors du Grand Rendez-vous en santé et sécurité du travail organisé par la CSST, Pierre C. Dessureault, professeur au Département de génie industriel à l’Université du Québec à Trois-Rivières, est venu parler de l’ergonomie dans la vie de tous les jours, avec des exemples pratiques, rencontrés aussi bien dans des situations de travail qu’à la maison ou dans les loisirs.

 

 

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Technique SQUAT
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Technique STOOP 

Doit-on appliquer la technique enseignée en descendant le dos droit avec les genoux pliés de chaque côté de la charge (squat), ou encore se pencher au complet (stoop) ? Ni l’un ni l’autre, selon le conférencier. La solution idéale est une solution hybride.

Depuis plus d’une trentaine d’années, l’ergonomie a fait l’objet de beaucoup d’attention dans le monde du travail. Grâce à des programmes de formation structurés et à des comités d’ergonomie, la majorité des intervenants en santé et sécurité du travail (SST) et bon nombre de travailleurs se sont appropriés ces outils et ont amélioré leurs conditions de travail. Aujourd’hui, l’ergonomie est devenue un domaine de connaissances reconnu en matière de SST. Mais puisque celle-ci s’intéresse d’abord à la personne, tous les concepts qui y sont liés (manutention, postures, alternance action/repos, interface, etc.) trouvent leur application dans le quotidien.

Premier constat : le travail a changé. La mécanisation et l’automatisation des postes de travail ont entraîné une répétitivité des tâches. Sur une chaîne de montage, par exemple, les tâches sont plus segmentées, ce qui fait que le travail s’est accéléré et que le nombre de mouvements a augmenté alors que leur variabilité a diminué. Dans certains cas, on peut changer la position, mais d’autres fois, ce n’est pas possible. Par ailleurs, les travailleurs sont de plus en plus sédentaires. Tout est à portée de main et le travailleur peut rester fixé devant son ordinateur toute la journée. Finalement, certaines tâches se sont allégées grâce à la mécanisation, mais le problème n’a été que déplacé. Par exemple, dans le secteur forestier, les outils à manipuler entraînaient des problèmes de vibrations qui étaient dommageables pour les mains et les bras des abatteurs forestiers. Maintenant, tout est mécanisé. Toutefois, assis dans ces mastodontes, le travailleur subit des vibrations qui affectent maintenant tout le corps, ce qui entraîne des lombalgies ou des problèmes cervicaux.

Quoi faire, ou plutôt quoi ne pas faire ? « Une erreur fréquente consiste à chercher à éliminer les accidents sans analyser les situations de travail, explique M. Dessureault, par exemple en améliorant les équipements de sécurité au lieu d’éliminer le danger à la source. Il faut se fixer les bons objectifs. »

Une fois les objectifs fixés, et les bons, comment faire pour que ça fonctionne sur le terrain ? « Éviter de faire une campagne intensive sur un point particulier pour ensuite laisser tomber, répond M. Dessureault. Il vaut mieux privilégier une approche d’amélioration continue. Il faut également faire un suivi des réalisations. Par exemple, si on change les chaises du personnel, il faut tout au moins s’assurer que le personnel sait comment les ajuster. »

À partir d’activités courantes, le conférencier illustre ensuite, avec un brin d’humour, le retard que nous accusons parfois à intégrer l’ergonomie à la maison, aux loisirs... et même au travail.

Pelleter

D’abord, comment pelleter ? Le principe général veut qu’une main se trouve à une extrémité (la poignée) et l’autre, au milieu du manche ou légèrement plus près du godet. On peut également améliorer la pelle en lui donnant un manche long et courbé. On tire également avantage à déplacer la neige avec une pelle-traîneau plutôt que de la soulever. Finalement, il faut alterner fréquemment la gauche et la droite, un peu comme lorsque l’on rame dans un canot.

S’asseoir

Comme deuxième exemple, M. Dessureault s’est attardé sur la position assise. Depuis longtemps, on cherche la chaise parfaite qui, malheureusement, n’existe pas. L’important, c’est l’ajustement et la liberté de mouvement. Certains principes de base sont toutefois recommandés. Ainsi, la hauteur de l’assise doit permettre au pied de toucher le sol lorsque la jambe est à 90° (ou un peu plus), à la hauteur des genoux. Une assise trop profonde empêche l’utilisation adéquate du dossier et crée des pressions sur le creux poplité. Le devant de l’assise doit donc être arrondi pour éviter cette pression. Une bonne largeur permet de varier la posture sur le siège. L’angle de l’assise doit être réglable indépendamment du dossier. Une inclinaison vers l’arrière permet d’éviter que les fesses glissent vers l’avant, en plus de favoriser l’utilisation du dossier. Le rembourrage doit être fait de mousse de caoutchouc légère et recouverte d’un tissu antidérapant qui permet l’absorption de la transpiration et l’aération. Voilà donc pour l’assise. Il faut évidemment ajuster également le dossier et les accoudoirs de la chaise.

L’outil à main

La troisième application présentée était sur les outils à main. D’abord, les poignées des couteaux doivent être dimensionnées en fonction de la taille de la main, et non de la lame. Ainsi, le bon couteau pour une personne n’est pas forcément idéal pour quelqu’un d’autre. Pour la souris d’ordinateur, c’est le même principe. La taille de la souris devrait permettre d’y déposer la main et d’utiliser les boutons avec les doigts. Actuellement, ce qu’on voit sur le marché, ce sont des souris beaucoup trop petites pour les mains des utilisateurs, ce qui nous force à la serrer entre le pouce, d’une part, et l’annulaire et le petit doigt, d’autre part.

Le travail à l’ordinateur

Lorsqu’on travaille à l’ordinateur, on conseille généralement que le haut de notre écran soit à la hauteur de nos yeux. Ce postulat de base est valable pour les 5 % des gens qui possèdent la technique de frappe au clavier. Pour ceux qui ne maîtrisent pas cette technique, il vaut mieux descendre l’écran légèrement et pousser le clavier vers l’avant pour réduire l’angle de vision entre le haut de l’écran et le clavier. Les personnes qui portent des verres bifocaux doivent également descendre leur écran pour atténuer l’extension du cou.

La manutention

Et quelqu’un qui a des objets à soulever ? Doit-il appliquer la technique enseignée en descendant le dos droit avec les genoux pliés de chaque côté de la charge (squat), ou encore se pencher au complet (stoop) ? Ni l’un ni l’autre, selon le conférencier. La solution idéale est une solution hybride. La façon squat est beaucoup plus exigeante pour les muscles. Par exemple, pour une charge de 30 kg, seulement 56 % des hommes sont en mesure de la soulever jusqu’aux genoux. Quant à la façon stoop, il faut éviter de trop fléchir le dos. D’ailleurs, M. Dessureault a cité, à ce sujet, une étude récente de l’IRSST : « Lorsque l’on compare les façons de faire entre les novices et les experts lors de la pratique de la manutention, les experts se donnent une marge de manœuvre en évitant de fléchir de manière excessive la légion lombaire et plient davantage les genoux que les novices. Il ne s’agit pas ici de revenir au principe “dos droit et genoux fléchis”, mais d’éviter de trop fléchir le dos. Il n’existe pas de technique idéale ou de recette clé en main, car différents contextes de travail imposent différentes façons de faire. »

Hommes et femmes

Qu’en est-il de la différence entre les hommes et les femmes quant à leur capacité au travail physique ? Cela dépend de ce qui est demandé. Si on prend une charge lourde donnée, avec un levage aux trente minutes, et donc, un temps de récupération, les hommes arrivent bons premiers. Toutefois, si on doit déplacer une charge un peu plus légère, mais à une fréquence plus élevée, la différence entre les deux genres n’est plus significative. Ce travail en est alors un d’endurance. À ce compte, la stature des femmes peut les avantager, puisque leur propre poids à déplacer est généralement moins élevé. En conclusion, l’ergonomie trouve vraiment son application partout où l’homme s’active et sera toujours d’actualité. Ce qu’il faut retenir ? Il faut conserver son sens critique et se méfier des solutions mur-à-mur. Il faut combattre la sédentarité en bougeant et diversifier les mouvements et les efforts. Et finalement, dans le choix de nos outils et articles, il vaut mieux faire passer la fonction avant le look !