Pour un début en emploi sans accroc et un passage du flambeau réussi

On pourrait comparer le marché du travail actuel à des portes tournantes : au fur et à mesure que les travailleurs vieillissants gagnent la sortie, une cohorte

d’arrivants s’y engagent pour les relayer. Comment réussir à bien intégrer ces nouveaux venus tout en ménageant leurs aînés ? Chercheuse à l’IRSST, l’ergonome Élise Ledoux étudie depuis une dizaine d’années divers aspects relatifs à la santé et à la sécurité au travail (SST) des jeunes en emploi, et en particulier la question cruciale de leur intégration sécuritaire et compétente. Elle s’intéresse aussi à la transmission des savoirs et des stratégies de prudence.

 

Élise Ledoux
Élise Ledoux

[Prévention au travail] : Pourquoi avez-vous choisi ce domaine de recherche ?

[Élise Ledoux] : Comme il s’agit de notre force de travail de demain, c’est préoccupant pour toute la société si, à 18 ans, un jeune subit un accident professionnel qui lui laisse des séquelles, surtout alors qu’il occupe un emploi de transition. Quand j’ai commencé à m’intéresser à cette question, on avait exclu le travail des enfants, puis on s’est rendu compte qu’on vit dans une société où plusieurs adolescents travaillent tout en poursuivant leurs études, par exemple. On a aussi constaté que le groupe des jeunes travailleurs n’est pas monolithique. Il y a ceux qui cumulent travail et études, et qui le font de plus en plus tôt ; ceux qui, vers la fin de leur formation professionnelle, intègrent un emploi relié à cet apprentissage ; d’autres qui, sans formation particulière, intègrent le marché du travail. Mais l’intégration dans un nouvel emploi concerne également les travailleurs de tous âges qui changent d’emploi ou se reconvertissent dans un nouveau métier, en passant par exemple de la foresterie au secteur minier.

[PT] : Comment les conditions d’accueil et d’intégration peuvent-elles améliorer le bilan des lésions professionnelles des travailleurs, quel que soit leur âge ?

[ÉL] : La recherche indique clairement que dans le premier mois d’un nouvel emploi, les travailleurs sont de cinq à sept fois plus à risque d’avoir un accident du travail, peu importe leur âge. On constate aussi que l’on confie parfois aux nouveaux venus les emplois les plus pénibles, auxquels les travailleurs en place ont réussi à se soustraire avec les années. Sachant que les choix d’affectation auront une influence sur la santé et la sécurité d’un nouveau travailleur, on peut se demander si le contexte du renouvellement de la main-d’œuvre n’offre pas une occasion d’examiner ces postes plus difficiles pour améliorer la situation.

[PT] : Avez-vous constaté une prise de conscience à ce propos dans les milieux de travail depuis vos premiers travaux ?

[ÉL] : La sensibilisation se poursuit et l’on cherche maintenant ce qu’on peut faire concrètement. C’est tout un défi, à cause des contextes particuliers. Dans les entreprises bien structurées en matière de SST, les systèmes de surveillance des incidents et des accidents sont incapables d’utiliser les données qu’ils recueillent pour dire si les travailleurs touchés occupaient un nouveau poste. Il ne serait pas trop difficile d’implanter des méthodes permettant de faire un suivi des actions applicables aux postes d’entrée. On voit aussi peu à peu apparaître dans les plans d’action en prévention que se donnent les comités paritaires en santé et sécurité du travail CPSST des actions pour intégrer la SST dans les dispositifs d’accueil et d’intégration. L’autre défi, c’est l’intensification du travail. Est-ce que cette dernière permet d’accorder suffisamment de temps à la transmission des savoirs ?

[PT] : Certains milieux sont-ils mieux préparés que d’autres à bien intégrer leurs nouveaux travailleurs ?

[ÉL] : On constate que tous les employeurs font quelque chose pour les intégrer, même si ce n’est parfois pas beaucoup. Bien sûr qu’ils souhaitent que tous leurs travailleurs deviennent aussi productifs que possible le plus rapidement possible, mais ils se questionnent sur les façons de procéder…

[PT] : Quels sont les principaux obstacles à cette intégration sécuritaire ?

[ÉL] : Il n’est pas simple de régler les aspects de la charge de travail et du temps disponible, et il est impossible de soutenir l’intégration et l’apprentissage sans y consacrer du temps. Lorsqu’une organisation en est rendue à accueillir 20 % de nouveaux travailleurs, elle ne peut plus organiser le travail comme elle le faisait quand elle ne comptait que du personnel expérimenté. Dans certains milieux, les nouveaux venus ont le choix de la mobilité. S’ils ne sont pas satisfaits des conditions, ils vont ailleurs. L’employeur considère alors que le temps qu’il a investi dans leur formation est du temps perdu pour lui. Par contre, dans certains secteurs, il se fait une réflexion sur le fait que si l’employeur prend cette formation en charge, même si le travailleur quitte l’entreprise, il reste un gain pour le secteur. Dans notre régime de SST, comme plusieurs entreprises cotisent au taux de l’unité, on peut avoir là les conditions de base qui permettraient d’accroître cette solidarité intrasectorielle.

[PT] : La sensibilisation des jeunes à la prévention dès le primaire peut-elle mieux les préparer à éviter les risques lorsqu’ils accéderont au marché du travail ?

[ÉL] : La sensibilisation précoce procure déjà des gains, et favoriser la culture de la prévention est une bonne stratégie, mais cela ne peut pas remplacer les mesures d’accueil des jeunes qui arrivent en emploi et une action sur les conditions d’exercice du travail. On constate malgré tout qu’ils méconnaissent encore leurs droits et obligations en matière de SST. Lorsqu’ils ont un accident du travail, cela suscite parfois une prise de conscience de toutes les implications et, par la suite, un affermissement de leur capacité à faire un diagnostic de leur milieu de travail ainsi que de celle d’affirmer leurs droits pour que les choses puissent changer.

[PT] : Suivant la campagne publicitaire de la CSST de 2010 sur la formation des jeunes travailleurs, un sondage a démontré que le pourcentage de jeunes de 15 à 24 ans ayant été formés à leur arrivée en emploi est passé de 40 à 60 %. Faudrait-il donc faire davantage de propagande à cet effet ?

[ÉL] : La prévention est un enjeu de société, comme celui de la persévérance scolaire ou de l’environnement, dont personne ne parlait il y a 25 ans et sur lequel la jeunesse est maintenant très « branchée ». Il faut donc multiplier ce genre d’initiatives, car on ne veut pas handicaper, dès le début de leur parcours professionnel, les jeunes qui contribueront au développement du Québec. Mais il ne faut pas croire que s’ils sont formés et sensibilisés à l’école, l’entreprise n’aura rien à faire quand ils arriveront sur le marché du travail. Aussi, les entreprises doivent aujourd’hui composer avec l’enjeu de l’allongement de la vie active des travailleurs. Nous sortons d’un cycle où, pour toutes sortes de raisons, elles encourageaient les gens à partir le plus tôt possible, pour connaître aujourd’hui une époque où elles veulent plutôt les retenir le plus longtemps possible. De plus en plus de gens âgés n’ont d’ailleurs pas d’autres choix que de continuer à travailler, sauf que dans certains cas, leurs conditions de travail sont assez contraignantes. La progression de la charge de travail et des situations de travail exigeantes préoccupe les chercheurs, car il sera difficile pour ces travailleurs de composer avec les exigences et de contribuer à la transmission des savoirs. [PT]