Risqué, le métier de déménageur ? Pas forcément !

Le métier de déménageur restera toujours « une job de bras », comme on dit dans le milieu. Mais rien n’empêche de faire ce travail en toute sécurité et en respectant son corps. Des moyens existent. Des méthodes sont connues. Mais encore faut-il les mettre en application.

Risqué, le métier de déménageur ? Pas forcément !

« Pour y arriver, il faut changer des mentalités, vaincre des réticences au changement et convaincre les déménageurs d’utiliser de l’équipement qui réduit ou élimine les risques de blessures », résume Jacques Gendron, préventionniste à l’Association sectorielle transport et entreposage (ASTE), qui s’occupe de sécurité dans ce secteur d’activité depuis 20 ans.

Prenons la blessure au dos. Fréquente dans le métier de déménageur, elle doit être évitée le plus possible. Pourquoi ? Parce qu’elle peut être dramatique. Rien de moins.

« La douleur peut persister au-delà de trois mois, s’installer et devenir chronique, explique l’ergonome Johanne Prévost, conseillère-experte en prévention-inspection pour la CSST. La douleur physique rend irritable et elle nuit au sommeil. Normalement, les signes avant-coureurs et les symptômes de douleurs servent de signal d’alarme et par conséquent de protection. Certaines douleurs au dos peuvent devenir permanentes. Il n’y a pas de traitement infaillible. Certains dommages peuvent être irréversibles et entraîner l’invalidité permanente. Le phénomène est documenté. Ce ne sont pas des paroles en l’air. La douleur au dos peut contribuer à briser des familles, entraîner des divorces. Elle peut pousser jusqu’à la dépression, à la dépression profonde, à la dépendance aux antidouleurs et parfois même jusqu’au suicide. »

Mais comment éviter les blessures dans un métier où l’environnement, les conditions et la nature des charges changent tout le temps ? Planifier ! C’est l’étape incontournable pour se préparer à cerner le risque et le circonscrire. Le déménageur doit s’informer du poids des objets, de leur nature, de leur nombre, de l’état des lieux. Il doit savoir s’il y a des escaliers droits ou en spirale, si les planchers sont glissants ou inclinés, si les ouvertures sont assez larges, s’il y a des espaces clos et assez d’éclairage. Il peut visiter ou appeler son client pour faire un inventaire consciencieux. Il doit tout noter et se préparer en conséquence. Ce qui implique aussi qu’il se munisse des bons équipements en fonction du matériel à déménager. Le déménageur peut également informer le consommateur qu’il lui fournit sur son site Internet des consignes pour bien préparer son déménagement, quand c’est le cas. « Ainsi, le déménageur ne se ramassera pas avec toutes les briques de la bibliothèque du client concentrées dans la même boîte », illustre Jacques Gendron.

« L’enjeu, c’est que les déménageurs partent avec le bon matériel dans leur camion, qu’il soit disponible, en bon état et adapté au travail qu’ils ont à faire, explique Johanne Prévost. Et tout se détermine au moment de la planification du déménagement. »

Le matériel dont il faut se servir


Il existe plusieurs instruments pour aider à soulever différents types de charges : les classiques harnais à une épaule et les bilatéraux, le diable et le chariot à plateforme basse, sans côtés, sur roulettes.
Il existe plusieurs instruments pour aider à soulever différents types de charges : les classiques harnais à une épaule et les bilatéraux, le diable et le chariot à plateforme basse, sans côtés, sur roulettes.

Il existe plusieurs instruments pour aider à soulever différents types de charges : les classiques harnais à une épaule et les bilatéraux, le diable et le chariot à plateforme basse, sans côtés, sur roulettes. Ces outils font des merveilles. On trouve aussi des engins plus sophistiqués : système de levage par aspiration, transpalette électrique ou hydraulique, transporteur à rouleaux ou à courroies, par exemple.

Un escalier ne rebute même pas certains de ces appareils. Par exemple, le chariot sur chenilles, téléguidé, monte les marches et franchit les paliers. Le diable électrique monte et descend tout seul les marches ; le déménageur n’a qu’à tenir l’équilibre de la pièce qui y est attachée. « Géniaux, ces appareils », lance Jacques Gendron. Ils permettent même à un seul homme de déménager une distributrice à boissons gazeuses, contre trois en temps normal. Selon lui, quelques entreprises de déménagement commencent à en acquérir. Mais leur essor dans le milieu du déménagement est momentanément freiné par des prix élevés et une pénurie de pièces de rechange chez les fabricants européens.

L’employeur a l’obligation de fournir du matériel de sécurité à ses travailleurs et ces derniers doivent l’utiliser. L’équipement doit être disponible en quantité suffisante, en bon état et au bon endroit, et de plus il doit être régulièrement inspecté et entretenu. « Sauf que ce diable électrique, par exemple, il faut aussi le sortir du camion et l’amener jusqu’à l’appareil à déménager, et ensuite le ranger dans le camion, ce que les déménageurs n’ont pas à faire quand ils utilisent leurs bras », illustre Jacques Gendron, pour montrer à quel type de résistance on se bute encore sur le terrain. Il cite aussi l’exemple du harnais à une épaule, dont on sait qu’il cause des maux de dos, mais auquel les déménageurs sont si habitués qu’ils boudent encore celui à deux épaules, beaucoup plus ergonomique, mais un peu plus long à ajuster.

Les déménageurs ont aussi à leur disposition des tapis de caoutchouc pour recouvrir les endroits glissants, des gants antidérapants qui facilitent la prise et empêchent surtout de déployer trop de force musculaire en serrant très fort une charge glissante sans prise. Ils doivent bien entendu porter des chaussures de sécurité, contre les écrasements d’orteils, avec semelles antidérapantes. À cela s’ajoutent les conseils d’usage, par exemple, lors de grandes chaleurs : boire beaucoup d’eau, prendre régulièrement des pauses. L’hiver, faire attention aux surfaces glissantes. Ne travailler que dans des endroits bien éclairés.

Des principes de base qu’il faut appliquer


Planifier, c’est l’étape incontournable pour se préparer à cerner le risque et le circonscrire.
Planifier, c’est l’étape incontournable pour se préparer à cerner le risque et le circonscrire.

Les ergonomes ont observé, puis analysé les comportements de déménageurs expérimentés pour tirer les grandes lignes de ce qu’il convient de faire pour ne pas se blesser. D’abord et avant tout, tout ce qui peut être roulé ou glissé doit l’être. Toute charge à soulever doit être placée le plus près possible du corps. Toute prise à bout de bras est évidemment à éviter, puisque c’est une déclencheuse de maux de dos. L’axe du dos doit rester droit. Ce qui veut dire qu’on peut se pencher pour ramasser un objet, donc fléchir le dos, mais en évitant du même coup de faire pivoter ses épaules. On doit toujours se trouver en face de sa charge, pas de côté ou en angle. « Il faut respecter l’alignement articulaire normal du corps, explique Johanne Prévost, car c’est ainsi que le corps est le mieux adapté pour supporter des pressions. Donc, il vaut mieux éviter d’exécuter une torsion en soulevant une charge. On ne recommande plus systématiquement d’utiliser la technique impliquant la flexion des genoux et le maintien d’un dos droit. En effet, lorsque la charge est légère, on a démontré que la dépense énergétique liée à la flexion des genoux peut être trop élevée. Il faut s’adapter selon la situation de manutention. » On utilisera aussi la gravité pour laisser la charge descendre vers soi si elle se trouve plus haute.

Mais, selon Jacques Gendron, un perturbateur externe lutte contre tous ces principes de sécurité et constitue un risque en soi de blessure pour le déménageur : la vitesse. Les clients sont facturés à l’heure. Tout doit aller vite. « Avec cette contrainte de temps, justement, que les déménageurs sentent tout le temps, ils prennent moins le temps de planifier, laissent le matériel dans le camion et oublient leur sécurité, en particulier celle de leurs dos », déplore Jacques Gendron. Une situation encore plus déplorable au moment de la grande pointe de juin et de juillet, période où l’on engage justement beaucoup de travailleurs inexpérimentés. Ce sont les jeunes, exclusivement des hommes, qui se blessent davantage dans le secteur déménagement. Trois lésions sur quatre touchent le dos. Environ 5 % les épaules, le thorax, les pieds. Les déménageurs plus âgés, de 50 à 54 ans, constituent 19 % des blessés.

C’est pour toutes ces raisons qu’il faut remettre la sécurité au centre des préoccupations des déménageurs. « Nous allons en priorité relancer le comité de liaison et remettre sur ses rails l’exercice de réflexion avec les déménageurs, explique Jacques Gendron. Les entreprises réalisent qu’avec une main-d’œuvre peu expérimentée et pas formée elles ne peuvent rester en affaires. Et elles sont à risque pour la sécurité. » [PT]